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Le Butor et la Timide

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Cet après-midi, j’ai été témoin d’une scène commune, tellement commune que j’ai manqué ne pas réagir, et puis je me suis dit en moi-même: “non, je ne trouve pas cela normal”.

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L’histoire prend place dans les couloirs d’un établissement, comme il y en a des milliers, juste quelques heures après le repas de midi. Et alors que les estomacs étaient à la digestion, et les esprits à la résolution des soucis de la matinée, un des agents techniques de la maison, passe dans le couloir, devant mon bureau, d’un bon pas. 

Consciencieusement intéressée à ma tâche, je me félicite en moi-même que chacun ait à cœur de faire tourner la résidence et m’affère d’autant plus. Au même moment, j’entends l’agent technique pressé, lâcher à la volée : “ça va?”

A cette heure-là, je savais que deux apprenties attendaient leur rendez-vous. Je me réjouis donc d’une si bonne entente entre les équipes pluridisciplinaires de cet établissement.

Ma pensée n’était pas encore aboutie que la jeune fille répondait déjà d’une voix que j’eus peine à entendre : “j’ai froid”.

Soudain, j’entendis sonner, vulgaire et tonitruante, la réponse qui me pousse à écrire : “viens, je vais te réchauffer en salle de repos”

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Viens, je vais te réchauffer en salle de repos!

 

Je manquai étouffer tant la phrase fut choquante. Je tendis cependant l’oreille, certaine d’entendre une réplique à la hauteur de l’affront. Or, la seule réponse de la jeune fille, gênée, longuement, trop longuement silencieuse, voire conciliante, fut un « Ha » aphone.

Mais que faire lorsqu’à 20 ans, un homme, qui pourrait être votre père vous propose d’un ton assuré : “viens, je vais te réchauffer en salle de repos”?

Hurler? L’insulter? Pleurer?

 

Je n’allais pas intervenir, la jeune fille ne s’était offusquée de rien et j’étais occupée, trop occupée pour ces plaisanteries grivoises et ces jeunes filles trop permissives qui tolèrent tout et n’importe quoi. Et puis je me suis dit : “c’est déplacé”, j’ai été choquée: je n’aime pas être décentrée. De plus, même si la jeune fille est intéressée, de tels propos ne peuvent et ne doivent pas être tenus à la volée, au milieu d’un couloir bordé de bureaux et d’oreilles.

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Et, le butor de se rapprocher afin de poursuivre son échange qu’un sourire gêné de la jeune fille semblait encourager.

Oui, il s’approchait, mais il a vite fait demi-tour lorsque je suis apparue à l’autre bout du couloir en les interpellant tous les deux: envolé le dragueur outrancier. Vous ai-je dit qu’il était pressé?

Car oui, Je suis sortie de mon occupation, et j’ai exigé qu’une telle situation ne se reproduise plus.

-Ha, mais je rigolais » s’est expliqué le butor.

Quand bien même il eût agit d’une blague, c’était indécent. Les parades amoureuses ont un lieu, et ce n’est pas le travail et certainement pas aux vues et aux sus de tous avec des propos si peu élégants.

Certains me diront pudibonde, et alors? Je refuse que mes équipes interagissent via ce canal aussi ouvertement, c’est une question de savoir vivre.

D’autant qu’au début, je n’avais vraiment aucun a priori sur ce qui se passait, je pensais à des plaisanteries déplacées entre collègues, voire à une parade amoureuse vulgaire, mais amoureuse. Or qui suis-je pour juger de ce qui plaît ou non?

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Cependant, lorsque j’ai vu la jeune fille, j’ai saisi la gêne dans son attitude, son corps entier criait : “au secours”. 

J’ai été sa bouée de sauvetage et elle ne se serait plainte de rien si je n’avais pas demandé.

Alors, non, je ne cherche pas à faire une montagne d’une taupinière, mais c’est symptomatique du manque de respect et de considération de l’autre par autrui.

L’autre n’est plus un alter égo “un autre moi-même” digne de respect, de considération, digne d’éprouver des émotions. Non, il n’est plus qu’un exutoire pour mes frustrations, mon humour graveleux, mes émotions brouillonnes. Un objet prêt à servir, à me servir. Une chose sans âme, sans émotion, sans pudeur, sans limites, auquel je me donne moi-même accès avec toute ma bienveillance autocentrée.

Et si jamais un autre fait de moi son objet, alors là, je m’emporte, je m’énerve, je perds toute contenance et crie haro sur le baudet!

Je ne suis pas une chose! je mérite, je veux, j’exige que l’on me respecte et que l’on prenne en considération cela même que je déniais à ma chose-humaine quelques temps plus tôt.

 

 

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Allez maintenant signaler cela à notre butor, il vous dira “je plaisante, c’était une blague” mais il ne le dira qu’à moi, pas à la jeune fille au sourire crispé, tout juste sortie de l’adolescence, choquée par l’indécence des propos et l’outrecuidance de l’attitude. Il le dira doucement, pas en le criant sur les toits. Il le dira honteusement en fuyant vers d’autres cieux. Il le dira à peine, histoire d’éviter un Me-too désastreux sur sa carrière, son image et son mariage.

Ainsi, lorsque je me suis approchée de la jeune fille, alors que le malotru s’en était allé vers son empressement, qui l’avait devancé, lui demandant si cela lui plaisait ou si les propos avaient été gênants pour elle, elle s’empressa de me répondre qu’ils étaient gênants mais que ce n’était pas grave à l’aide du trop fameux “mais bon” qui dit tout sans rien dire en fait, et compte sur votre propre désœuvrement afin de conclure un échange où même la conclusion se refuse de participer.

 

“Je n’aime pas le chocolat, mais bon”

“Il n’est pas mon style, mais bon.”

Je vous renvoie vers le sketch de Sébastian Marx qui, tout en ironie, retrace ce flou artistique voire sémantique de cette union malsaine et contre nature d’un adverbe et d’un adjectif… ou alors un nom? Même la nature de cette locution (?) reste déconcertante.

 

https://www.facebook.com/sebastianmarxcomedian/videos/les-mots-de-passe-fran%C3%A7ais-mais-bon-voil%C3%A0-quoi/513287232816261/

 

Ainsi, la jeune femme se voit la cible de cette blague, plaisanterie, boutade à l’élégance incertaine, sans que le blagueur ne se dise, je vais ajouter, « je plaisante » à un moment ou à un autre de son monologue afin de lever tout doute, si ce n’est celui de sa capacité à respecter les autres.

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Mais alors, comment réagir dans ce cas sans invectiver un collègue? Où alors faudrait il justement l’invectiver?

Comment faire pour que les relations humaines, sur le lieu de travail ne dégénèrent pas en foire d’empoigne, en Me Too généralisé, en palais de la luxure et du vice, lorsque des jeunes filles fréquentent des hommes mûrs ou inversement?

Eduquer les humains seraient une réponse, une bonne réponse à dire vrai, mais une réponse qui ne semble pas de mise dans nos société.

 

Alors oui, les hommes, jeunes et moins jeunes devraient simplement apprendre à plaisanter avec élégance, s’assurer de suffisamment de proximité avec leur collègues avant de tenter les blagues graveleuses et les éviter lorsque plus d’une paire d’oreilles est à portée. Les jeunes filles quant à elles, devraient apprendre à se soutenir dans ce genre de situation, en coupant court à l’échange, en lançant à la volée : “Ok” ou “c’est sympa comme remarque et tellement élégant ». Trouver des phrases, des actions, des remarques qui marquent la dichotomie entre le propos tenus et la façon dont il est accueilli.

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Pourquoi apprenons nous encore à nos filles à sourire lorsqu’elles sont gênées? Pourquoi ne pas leur apprendre à dénoncer ou affirmer la gêne : “cela devient gênant, arrête”, pourquoi? pourquoi les laisser cheminer sur la même voie que toutes celles avant elles? La voie d’une féminité silencieuse, victime tacite d’un masculin omniprésent voire omnipotent?

 

Est-ce une question de genre, de politesse, le manque de mise à distance d’autrui par rapport à nous?

 

Je n’ai pas la réponse.

 

Alors certes, la “drague” n’est pas facile, faire le premier pas n’est pas facile, tenter de créer une atmosphère détendue au travail n’est pas facile non plus. Mais vomir une sorte de désir inassumé et volage n’est ni correct, ni plaisant, ni à faire dans une société-entreprise ou une société-monde; pas de cette façon, et certainement pas en considérant que les barrières d’âges, de genre ou de vocabulaire dont nous nous sommes affranchies nous-mêmes, sont aussi inexistantes chez ceux ou celles auxquels nous nous adressons. Je vous renvoie à mon article De l’adorée à l’abhorrée: une conversion systémique