La perfection et le fou

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Amis du jours, bonjour ; amis du soir, bonsoir. 

Ce matin, je me suis rappelée que je n’avais pas mené une tâche à son terme au travail. Rien de capital, juste une action que je savais devoir mener et que je n’ai pas menée: j’ai oublié.

Consciente de ce manquement à mes obligations, je me suis plongée dans une angoisse, me disant que j’avais dû faire ce qui devait être fait et que ce doute était injustifié. Pourtant, il était bien là, persistant, gênant, une boule au niveau du ventre.

 

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La perfectionniste que je suis s’est donc empressée de passer toute sa journée de la veille en revue, point par point, action après action, et alors que je ne pouvais que me rendre compte de mon oubli, la boule dans mon ventre se faisait plus présente, plus forte, jusqu’à me rendre malade.

C’est alors que je me suis interrogée sur la raison de cette crampe au ventre. L’angoisse me direz-vous, l’angoisse de ne pas être ou avoir été à la hauteur. Certes, mais plus encore, pourquoi l’angoisse, pourquoi cette réaction? Quelle était la cause de cette angoisse, le réel générateur ? Car tout ce qui se passe en moi ne peut, selon moi, n’avoir qu’une cause qui vient de moi-même.

 

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En effet, et il faut le savoir, je ne suis pas une angoissée, je ne l’ai jamais été. Or, je me rends compte que depuis quelques années, je n’accepte plus les événements qui ne vont pas dans le sens du plan que j’ai édifié. Je ne veux plus de ce qui ne suit pas le scripte, de ce qui ne respecte pas les prédictions, calculs ou hypothèses tracées et anticipées par mes soins pointilleux : je n’accepte plus les impondérables.

 

 

 

 

 

Nous le savons tous, accepter c’est renoncer, renoncer à l’arrivée du même sous une autre forme ou de tout autre chose quelque soit sa forme.

 

Je ne renonce pas.

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S’il avait fallu que je renonce, je ne serais plus là et cela depuis bien longtemps. Tenir bon, ne pas renoncer, me battre jusqu’au bout et vaincre, voilà ce qui m’a toujours tenu debout. Je ne renonce pas.

Alors, si jusque là, il me semblait s’agir d’une force, moi qui n’oublie jamais rien, moi qui vais toujours au bout de tout et livre toujours un  travail abouti et presque parfait, “presque”, car je ne suis pas parfaite ; avec les soucis, la fatigue, l’âge aussi, sans doute, je suis moins infaillible et ne pas renoncer devient le pire des fléaux.

 

 

 

Rester réveillée jusqu’à des heures indues pour confectionner un gâteau d’anniversaire que des enfants gloutons dévoreront à la fin de la classe sans même en prendre le goût ; reprendre ce fichier de présentation afin de s’assurer qu’aucune coquille ne s’y trouve ; modifier ce Powerpoint afin que la transition réponde à une certaine logique esthétique et logique ; rédiger et travailler chaque mot d’une présentation pour trouver le mot le plus précis qui traduire l’idée la plus fidèle à la pensée, voilà ce que signifie ne pas renoncer, ne pas lâcher, ne pas accepter de se soumettre. Car tout devient un ennemi, ennemi de ma volonté d’excellence, ennemi de ma satisfaction, toute relative, du travail accompli, ennemi de ma volonté de perfection.

 

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Or, jusqu’à ce jour, j’étais une battante, je ne lâchais rien, je savais que je pourrais toujours faire mieux, proposer mieux, trouver des solutions, des ressources, de la motivation, des mesures curatives. Je n’oublie rien, je ne rate rien, je ne faillis pas. Pas cette fois. Pas là. Plus maintenant.

 

Pourtant, j’avais toujours au cœur cette rage de faire plus, de faire mieux, de ne pas lâcher. Mais rien ne dépendait de moi, si ce n’est le constat d’impuissance et l’oubli des charges qui m’incombaient.

Et voilà que je doute; je doute de moi, de mes capacités à passer au-delà des difficultés, de mon aptitude à dépasser ces limites de moi-même, je perds confiance dans ma force à me battre, à vivre.

 

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Angoissée, voilà qui définissait mon nouvel être: angoissée de l’erreur, angoissée de l’oubli, angoissée de l’échec, angoissée de la vie.

Mais je n’ai jamais été angoissée, ni craintive, ni renonçante. Alors certes, accepter c’est renoncer, mais accepter c’est surtout recevoir et accueillir. Et pour accueillir, il convient de libérer l’espace, faire table rase du passé, accepter ce qui est et dire adieu à ce qui aurait pu être: accueillir le présent, le réel.

Je vous fais grâce de mes pérégrinations réflexives et de mon tourment de deux heures sur ma vie et mes échecs. Ce que je souhaite partager ici c’est le résultat de cette réflexion.

 

 

Certaines personnes se donnent des airs, mentent aux autres, mais surtout à elles-mêmes. Elles se placent dans la lutte et n’acceptent pas ce qui est. Or, de la lutte vient la souffrance. C’est ni bien ni mal, c’est juste douloureux.

Elles disent “tout va bien”, mais s’énervent à la moindre contrariété, au moindre désaccord, au moindre pli dans le scripte: elles perdent leur sang froid et explosent.

 

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Elles disent “je le vis bien” , mais chaque phrase se dit avec un soupçon de rancune, de tristesse, d’insatisfaction voire de regret. Leurs affirmations ne sont que des faux semblants qui, s’ils n’avaient pour objectif que de duper les autres, ne seraient pas si catastrophiques, mais ils dupent l’énonciateur même du propos qui se laisse séduire par ses propres projections.

Sans être de ceux-là, je n’en étais pas moins dans la résistance, la lutte face à moi-même.

 

 

 

Sans m’en rendre compte, sans chercher à me duper moi-même, j’étais inscrit dans cette logique de ne pas lâcher la barre, de continuer à avancer quoiqu’il en coûte.

Attention, je ne dis pas qu’il est mal de positiver, de s’inscrire dans une vision de progression, mais positiver, ce n’est pas nier ce qui est! positiver c’est avant tout se faire face et décider d’améliorer ce qui est.

 

 

Or, se faire face c’est accepter de ne pas être celui ou celle que nous aurions rêvé d’être; se dire à soi-même, je te vois, et je t’aime malgré tout: malgré tes imperfections, malgré tes doutes, tes difficultés, tes lacunes, tes manquements.

C’est précisément ce que je ne faisais plus : de la place dans mes rêves, souhaits, espoirs d’avenir, de perfection, pour accepter ce que j’avais pu réaliser dans le réel.

Mais je ne voulais pas commettre d’erreur, d’oubli, de faute et je n’acceptais pas d’en avoir commis; je ne voulais pas être une angoissée de la vie! Je ne voulais, ou alors ne pouvais-je pas accepter cela? Je ne souhaitais pas être une angoissée et je résistai. Et de cette résistance naissait la souffrance et cette souffrance me renvoyait à ma faille : je ne suis pas parfaite.

 

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Je ne suis pas parfaite

Le savoir rend-il les choses plus simples? Rend-il l’acceptation plus aisée? Je ne crois pas.

D’ailleurs, ce n’est pas grave de ne pas être prêt à accepter ses failles, ses imperfections, les mensonges que nous nous adressons à nous-même, ce n’est pas grave de se révolter encore un peu, de lutter contre ce qui est. Ce n’est pas grave d’avoir encore du mal à abandonner ce qui aurait pu être, ce que nous aurions voulu voir advenir, ce que nous avions prévu. 

 

 

Ce n’est pas grave c’est vrai. Nous avons le droit, et même le devoir de nous écouter et de nous dire : “oui, tu n’es pas bien, oui, tu es déçue de toi-même, de ton travail, de ton état, de ton statut, oui, tu es triste et pourtant, ça ira”. Le nier n’apporte rien, ni dans l’immédiat, ni à long terme.

Car se nier soi-même, nier ses émotions, son ressenti, son désaccord profond avec ce qui est, ça c’est grave. C’est une gravité qui nuit à notre être, à notre épanouissement, à notre équilibre.

Oui, nous commettons des erreurs, c’est humain. Nous devons apprendre à nous pardonner. Qu’il s’agisse d’une erreur de casting pour un ou une conjointe, qu’il s’agisse d’une erreur d’appréciation sur l’éducation de nos enfants, sur notre travail, notre vie, nos relations humaines, l’image que nous avons de nous-même et à laquelle nous avons été infidèles, se pardonner et accepter sont les clefs.

 

Nous ne sommes pas parfaits, et alors? Alors, nous pouvons toujours tenter de nous améliorer. Car tant que nous sommes encore en vie, rien n’est joué.

L’angoisse c’est l’ancre qui nous attache aux rêves déchus et nous tire vers le fond. Elle nous fait, par le truchement de notre propre résistance, nous flageller de notre manque de maîtrise de tout. Mais nous ne sommes pas omnipotents, nous ne sommes pas Dieu la mère.

Certaines choses nous échappent : soit nous les acceptons et avançons tant bien que mal, soit nous nous en éloignons et avançons malgré tout.

 

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Me rendre compte de cela, le conscientiser et le verbaliser pour moi-même, a été salvateur ; je me suis apaisée, le nœud au ventre s’en est allé et je me suis pardonnée.

Je n’étais pas prête à prendre de décision, à renoncer à la situation, le fameux “s’avouer vaincu” n’avait franchi ni mes lèvres, ni mon esprit, mais j’avais accepté qu’il y avait eu faillite de ma part, sur ce point et que je ferai mieux la fois d’après. J’avais fait de la place pour accueillir ce qui était la réalité du moment: mon oubli qu’il faudrait assumer une fois au travail.

 

 

 

Au demeurant, la seule personne à laquelle je devais rendre des comptes était déjà au courant, puisqu’elle n’était autre que moi-même. Curieux esprit qui accuse, condamne et punit tout à la fois son propre être et se montre plus intransigeant avec soi-même qu’il ne l’est pour les autres.

Ce matin-là, j’ai accepté n’avoir pas fait ce que j’aurais dû faire et la simple acceptation a juste libéré ce nœud, elle m’a débarrassée de cette angoisse dans le ventre.

 

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Ainsi, il me semble que l’acceptation libère réellement et profondément, pour cela, il n’est pas nécessaire d’accepter notre incapacité globale d’agir, mais simplement de se dire que sur un point précis, nous n’avons pas ou plus la main pour faire comme l’on voudrait. C’est cela le fameux lâcher prise dont les livres nous rabâchent les bienfaits.

 

 

 

 

Le lâcher prise, ce n’est pas simplement se laisser aller comme la feuille morte au vent, accepter tout ce qui arrive comme un “fatum stoïcum” implacable et ne rien ressentir ou ne rien se laisser ressentir ; c’est accepter nos états d’âmes du moment et cela, même si ces états d’âmes ne sont pas à la hauteur de nos aspirations profondes. C’est accueillir qui l’on est et la façon dont l’on se sent à ce moment “M”: nos limites, nos failles, et cela tout en nous disant que c’est aussi nous et que ce n’est pas la fin de nos ambitions.

 

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Car c’est d’accord de ne pas toujours être à la hauteur, c’est d’accord de ne pas toujours penser à tout, anticiper tout, prévoir tout, être toujours au taquet, de bonne humeur, souriante et dynamique. L’important se trouve ailleurs. “L’important c’est la rose” disait l’autre. Et la rose c’est à la fois les pétales et les épines, les joies et les peines, les réussites et les échecs; l’ambivalence en somme.

 

 

 

 

 

Tout est une question d’équilibre. Or cet équilibre ne se trouve pas dans ce qui nous arrive, mais il se trouve dans la façon de l’accueillir, de lui faire de la place dans nos vies. Il faut également accepter et renoncer, également faire place aux succès et aux faillites, à notre perfection, ou tout du moins, nos tentatives de perfection et nos imperfections.

Il s’agit de faire de la place à notre être, complexe et merveilleux, qui tend vers le mieux, en nous satisfaisant des fois, et parfois pas, mais en restant toujours dans la conscience de cette satisfaction ou de cette insatisfaction.

 

 

Lâcher prise ce n’est pas se résigner, se plonger dans la négativité émotionnelle et abandonner toute velléité. Non, lâcher prise c’est le renoncement positif, le lâcher de l’ego et son besoin de se protéger de tout et de tous. C’est prendre de la distance afin de changer de point de vue. Prendre de la distance avec le soi rêvé, avec la difficulté comme problème holistique de l’être.

Renoncer ce n’est pas s’avouer vaincu, car le renoncement n’inclut pas la présence d’un ennemi extérieur, ni même intérieur. Renoncer c’est laisser la place, “se retirer de”, accepter que tout n’est pas tel que nous l’avons projeté. Et ce à quoi nous laissons la place c’est ce qui est.

D’ailleurs, avons-nous un autre choix que celui d’accepter ce qui est, lorsque seul le fou s’enferme dans ses attentes et refuse de se retrouver loin du réel?