Et l’homme créa le monstre I

A portrait of a male cosplayer dressed as the joker from the Batman dark Knight movie at a comic con
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Amis du jour, bonjour, amis du soir, bonsoir. Je suis heureuse de partager avec vous ce nouvel article sur une réflexion littéraire.

 

Ce matin,  je me suis replongé dans la lecture du livre Frankenstein ou le Prométhée moderne de Mary Shelley. Cela faisait longtemps que je ne l’avais pas lu, voire même, que je n’y avais pas pensé. Force est de constater que le Frankenstein de Mary Shelley ne vieillit pas: il est intemporel.

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Ce livre est, ce que l’on appelle, un récit d’anticipation. Alors oui, il est aussi étudié en classe de 4ème dans la section “La fiction pour interroger le réel: le récit fantastique”. Mais aujourd’hui, ce qui m’intéresse dans cette œuvre, c’est le questionnement que proposent les récits d’anticipation, sur la place de l’Homme dans la science. Et cela qu’il soit celui entre les mains duquel se trouve la « hache » scientifique, comme dirait Einstein, ou celui sur lequel elle s’abat. 

Le récit d’anticipation ou la cristallisation des peurs

Les progrès technologiques considérables des dernières années, ont permis l’expansion des sociétés humaines de façon exponentielle, créant l’inquiétude sur la gestion des ressources énergétiques et alimentaires. 

Le roman ou la nouvelle d’anticipation cristallisent les craintes des hommes face à l’inconnu. Ces récits d’inventions, dont l’intrigue se déroule dans un futur plus ou moins proche, mettent en exergue ce fameux progrès qui peut faire rêver ou effrayer.The fiction photo

Ce genre littéraire proche de la science-fiction, de la dystopie et de l’utopie permet aux auteurs de s’interroger sur le bien-fondé du progrès mais également sur la place que les scientifiques donnent à l’humain.

Le développement rapide de la science pose la question du savant fou 

 

Dans les récits d’anticipation, le savant est une figure récurrente. Qu’il s’agisse de Frankenstein, de Doc, dans Retour vers le futur, d’Orochimaru dans Naruto, ou du docteur Moreau dans l’île éponyme, le savant est celui qui initie le changement et fait un pas dans l’inconnu. Il est donc celui qui, ouvrant une porte telle Pandore, risque de relâcher des mots innommables sur l’humanité. Et il faut bien être fou pour agir de la sorte!

 

Souvent présenté sous la figure du fou, tendrement égaré, un peu sur la lune, légèrement détraqué, ou dangereusement désaxé, il ne laisse jamais le lecteur ou le scrutateur indifférent.

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Pour couronner le tout, la créature qui naît de cet esprit malade, cherche souvent à s’émanciper du joug de son créateur, parfois par les larmes; et souvent dans le sang. D’ailleurs, si d’aventure il n’y a pas de créature, la création elle-même échappe au contrôle du scientifique comme dans Matrix ou Terminator ou l’humanité est dominée par les machines. Quoiqu’il en soit, l’humanité toute entière est sommée de payer le prix de l’incurie d’un seul, comme si la décision individuelle nous engageait tous.

Le savant fou, où l’image de Dieu. Mais un dieu fou

Dans les textes d’anticipation, la création de la vie n’est pas l’apanage de l’homme. Car ce qui viendra de lui autrement que par la naissance voulue par mère nature, ne donnera que des rejetons monstrueux, contrefaits ou complètement désaxés.

Ces derniers, victimes de leur apparence, de leur nature d’être contre nature, vont instiller la peur, le dégoût et enfin le rejet traduit par le désir de les détruire. Et ce désir est unanime, au point que, même le Créateur y succombe.

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N’est-ce pas par rejet, matérialisé par son dégoût que Frankenstein abandonne sa création, le jour même où ce dernier ouvre les yeux tout nouvellement animé qu’il est ? Ne va-t-il pas jusqu’à vouloir détruire ce qu’il a pris tant de soin et de temps à former? Et bien là créature inspire sa propre destruction à son créateur qui regrette d’avoir voulu devenir un dieu et d’avoir transmis une vie avilie, difforme, imparfaite. 

Les enfants fous d’un dieu fou, ou l’imperfection humaine transmise

Plus que la simple transmission d’une tare atavique, l’imperfection  des créatures issues de l’homme pose la question de l’attachement. Si l’on relit Frankenstein ou le Prométhée moderne, le moment de la venue au monde du monstre est un moment particulièrement effrayant, certes, c’est ce que l’on met en avant et ce qu’a voulu mettre en avant l’autrice; mais c’est également un moment très triste. 

En effet, le savant, d’abord fier de l’assemblage de ses “morceaux de choix” et anxieux de rencontrer la créature, se montre déçu puis  dégoûté alors même que son expérience est un franc succès: il a insufflé la vie là où ne régnait que la mort. C’est donc une rencontre ratée que dessine Mary Shelley. 

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Or,  selon l’article de Marie D.S. Ainsworth sur L’attachement mère-enfant de 1983 : “faute d’interaction suffisante, l’attachement ne se crée pas entre le bébé et la mère”. Frankenstein ne crée donc pas de lien entre son monstre et lui.  D’une part parce que ce monstre n’est pas à la hauteur des attentes du scientifique, d’autre part parce que le scientifique fuit le monstre qui cherche à entrer en contact avec lui. Ce dernier, en quête d’échanges, se trouve frustré par le rejet de son « père ».

Sans figure d’attachement, sans éducation et sans amour, livré à lui-même dès les premières heures de sa vie, prisonnier d’une apparence monstrueuse qui dégoûte les autres et le dégoûte lui-même, rejeté par son propre père, celui à qui il doit la vie, comment le monstre du docteur Frankenstein peut-il être autre chose qu’un monstre? C’est-à-dire une créature inadaptée à la vie en société ?

En somme le docteur Frankenstein a une double responsabilité dans la création du monstre, dans la réalisation de sa monstruosité. D’une part parce que c’est lui qui, de facto, à assembler les différentes parties du corps de la créature et lui a insufflé la vie; d’autre part parce qu’il ne contribue pas au développement et à la stabilité mentale de sa création.

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Ainsi, si initialement la créature de Frankenstein est physiquement monstrueuse, elle le devient également mentalement et comportementalement à cause des carences qu’elle subit de la part de son créateur, qui n’accompagne pas ses premiers pas dans le monde des vivants. Dès lors Frankenstein à définitivement créer un monstre c’est-à-dire une créature proprement inadaptée, non conforme aux autres, en d’autres termes anormale. Et c’est bien là la définition du monstre. 

 

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