Les fleurs du mal

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Baudelaire, l’homme idéal du Spleen..

Amis du jour, bonjour; amis du soir, bonsoir. La littérature à cela de magnifique, qu’elle est indémodable ou, à tout le moins, que sa mode est cyclique. Les poèmes, quant à eux, sont, à mon sens, des entités à part entière qui trouvent toujours une résonance  quels que soient les siècles et les pays. Alors certains penseront que pour être poète il faut être amoral et dépressif… dois-je répondre? Quoiqu’il en soit, mes pérégrinations nocturnes m’ont conduites aux fameuses Fleurs du mal. Le titre lui-même est un appel à la réflexion, aux conjectures, à l’imaginaire et à l’amour.

Avant de parler poésie, parlons poète.

Charles Baudelaire naît en 1821 et mène une vie sereine aux côtés de ses parents jusqu’au décès de son père.     

Il a alors 6 ans.

Lorsque sa mère se remarie avec un amiral, avec lequel il ne s’entendra jamais, il est envoyé à Lyon puis à Paris. Bachelier, il fréquente le quartier latin et tous ses plaisirs. Horrifiée, sa mère l’exfiltre, direction Calcutta. Mais Baudelaire s’arrête à l’île Maurice où son goût de l’exotisme se développe.

Il mène une vie dissolue, une vie de dandy où il dilapide une partie de son patrimoine avant d’être placé sous tutelle. Dès lors, il n’a plus qu’une faible rente mensuelle. La nécessité faisant loi, il s’adonne à la traduction des écrits d’Edgar Allan Poe et à l’écriture. De la débauche et du chaos, son écriture donne naissance au recueil Les fleurs du Mal. Nourri par l’amour destructeur qu’il voue à la mulâtresse Jeanne Duval, qu’il nomme la “Vénus noire”, la femme se fait destructrice et intouchable. Inaccessible, sa  satisfaction devient un idéal impossible à atteindre pour le poète. Sa liaison avec Marie Daubrun puis sa rencontre plus tardive avec Madame Sabatier, lui permet de développer la pensée d’un amour fragile mais aussi d’un amour idéal. 

Les Fleurs du Mal globalisent une centaine de poèmes, qui sont publiés en 1857. Ces cent poèmes sont répartis en cinq groupements que Baudelaire fera précéder d’une dédicace à son ami Théophile Gautier et d’un Poème au lecteur.

Chacun des groupements raconte une histoire complète et complexe saisie toute entière dans leur titre. Ainsi, (1) Le spleen et l’idéal traduit le dégoût généralisé de la vie et l’espoir d’un lendemain meilleur, alors que (2) Le vin revient sur le premier paradis artificiel. (3) Les fleurs du Mal quant à lui, est un recueil qui subsume le second paradis artificiel selon le poète et représente ses tentatives pour échapper au malaise existentiel qui l’étreint. Dans (4) Révolte, Dieu est remis en cause par le biais de l’insatisfaction de la condition humaine et le poète loue en quelque sorte satan. (5) La mort apparaît comme la dernière section des Fleurs du mal. 

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Ainsi, structurellement dans le recueil et chronologiquement dans la vie, La mort est la dernière étape et représente également le dernier espoir du poète, celui de la libération: pour lui, c’est une mort salvatrice donc bien venue.

Les tableaux parisiens apparaissent dans la seconde édition des Fleurs du Mal, augmentée de 35 poèmes et publiée en 1861. L’édition définitive, celle que nous connaissons est une édition posthume puisque Charles Baudelaire est décédé en 1867 et que la dernière édition (la troisième) voit le jour en 1868.

Les fleurs du Mal ont eu trois titres successifs: Les lesbiennes relatif à la poétesse grecque antique Sappho, Les limbes, lieu des séjours des âmes non baptisées et plus largement des esprits avant la rédemption, et enfin Fleurs du Mal, mélange oxymorique entre le positif et le négatif.

Les fleurs du Mal naissent d’une intention d’écriture de Charles Baudelaire, ce n’est pas juste un agrégat de poèmes, c’est une histoire, il y a un début, il y a un milieu et il y a une fin: la mort. Baudelaire a voulu créer une progression lors de la lecture du recueil, dont les poèmes s’entremêlent et dépassent l’ordre préétabli. 

Une époque trouble

 

L’écriture des Fleurs du Mal est à cheval ou plutôt est au croisement de plusieurs mouvements littéraires que sont le symbolisme, qui vise à la suprématie de la sensation du plaisir de l’éphémère; le dandysme qui, comme son nom l’indique, est le culte de soi-même, un culte qui se développe au travers de la transgression; le parnasse, qui se définit comme une sorte de culte de la laideur soutenant que tout ce qui est utile est laid; et également du romantisme qui prône la prédominance de la sensibilité et de l’imaginaire sur la rigueur de la raison.

 

Une œuvre censurée

Une œuvre étant avant tout un témoignage de son époque, le recueil Les Fleurs du mal s’inscrit dans cette fin de XIXème siècle où il a été fort mal accueilli par la critique. En effet, Baudelaire est traîné devant les tribunaux en 1857 la même année que le procès pour Madame Bovary de Gustave Flaubert, pour outrage aux bonnes mœurs. Mais contrairement à Flaubert, Baudelaire, lui, est condamné pour outrage à la morale publique. Il se voit donc obligé de retirer pas moins de 6 poèmes de son recueil. 

Ainsi, Les bijoux, Femme damnée,  Lesbos, La métamorphose du vampire, A celle qui est trop gaie, et Le Léthé sont supprimés de la publication. Mais ils circulent en Belgique. Faut-il comprendre que la perversion et l’amoralité y faisaient loi à l’époque?  Faut-il y voir une plus grande ouverture d’esprit ou une cruelle indifférence face au pouvoir colossal de la littérature et des mots? … Faut-il que je réponde?

En tout cas, ce n’est que bien plus tard, vers 1950 qu’un jugement de révision va être prononcé et que ces poèmes ont pu être publiés librement en France.

Les fleurs dans le mal ou ce qui peut encore être sauvé

 

Le titre du recueil est un espoir, ou peut-être une hypothèse sur l’existence d’une beauté qui serait le produit du mal. Car il y a une connotation opposée entre “fleurs” et “mal”. 

Les fleurs seraient le résultat, le produit du mal.  Et ce mal peut aussi bien représenter le diable, c’est-à-dire, l’entité maléfique ou ce qu’il y a de plus négatif dans l’homme; que le sentiment de destruction qui naît du malheur. Les fleurs seraient alors ce qu’il y a de plus positif, comme une sorte de renaissance après le chaos, un espoir du triomphe de la vie et peut-être de dieu.

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Mais ce titre évoque également la métamorphose de la laideur en beauté, une métamorphose poétique de tous les travers humains dans une sublimation de l’horreur. En somme n’est-ce pas la théorisation du parnasse ? Le poète écrit d’ailleurs: “tu m’as donné ta boue et j’en ai fait de l’or.” Tout un programme!

 

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